Théâtre des idées « Toutes les civilisations se valent-elles ? Penser la différence » du 18 juillet 2012 avec Françoise Héritier et Éric Fassin
Conversation de l'École d'art « le théâtre de la différence » avec Sophie Klimis et Éric Vautrin.
« Beat me, hate me / You can never break me / Will me, thrill me / You can never kill me / Jew me, sue me / Everybody do me / Kick me, strike me / Don't black or white me / All I wanna say is that / They don't really care about us » (1)
C’est cette chanson de Michael Jackson, They don’t care about us, que la comédienne Julia Häusermann utilise pour son solo dans le spectacle Disabled Theater de Jérôme Bel et du Theater Hora. Le message est clair : vous pouvez toujours me haïr, vous pouvez toujours me définir par mon apparence, vous pouvez toujours me laisser de côté, vous ne me détruirez jamais.
Le 18 juillet dernier, l’anthropologue Françoise Héritier et le sociologue Éric Fassin se retrouvaient pour un Théâtre des idées intitulé « Toutes les civilisations se valent-elles ? Penser la différence ». Deux jours plus tôt, la philosophe Sophie Klimis et Éric Vautrin, maître de conférences en études théâtrales, évoquaient le théâtre de la différence dans une conversation de l’École d’art.
Qu’est-ce que la différenciation ? Le processus consistant à produire de la différence. Il y a un groupe considéré comme neutre et universel, le « nous », et des personnes considérées comme différentes, le « eux ». En d’autres termes, certaines personnes sont perçues comme différentes et la société ne perd jamais une occasion de le leur rappeler.
Comment se construit cette assignation ? D’après Éric Fassin, la différence entre « nous » et « eux » est surtout fondée sur le physique : vous aurez beau être né en France et savoir réciter les fables de La Fontaine, si vous avez la peau noire, certains vous considéreront comme faisant partie du « eux ». C’est ainsi que des gens pourtant semblables se retrouvent du mauvais côté : pas forcément minoritaires en nombre, ils le sont en tout cas dans les esprits.
Pour Sidi Larbi Cherkaoui qui a créé Puz/zle à cette édition 2012 du Festival d’Avignon, parler de métissage sous-entendrait qu’il existe des items purs que l’on mélangerait pour obtenir un enchevêtrement impur. Peut-on sérieusement supposer qu’il existe des cultures pures et closes ?
Les sciences sociales ont ceci de commun avec le féminisme qu’elles récusent la naturalité de la différence : la différence physique (de sexe, de couleur de peau, d’alimentation, etc.) serait le point de départ de la différence sociale. Pour Éric Fassin et Françoise Héritier, il s’agit de montrer que cette différence n’est pas naturelle mais naturalisée : en clair, on fait dire au corps de l’autre ce qui nous arrange. Ce qu’on nous vend comme une différence culturelle vient surtout du fait que le « eux » n’a pas la même tête que le « nous ».
Josef Nadj dans Atem. Le Souffle tente ainsi d’abolir la division entre homme et femme en créant un temps absolu où deux êtres communiquent au niveau spirituel, au-delà de leur enveloppe charnelle. À l’opposé, Ch(ose) / Hic Sunt Leones de Sandrine Buring et Stéphane Olry pointe la façon dont la différence corporelle d’enfants polyhandicapés changerait leur perception du monde : mettant l’accent sur leur vulnérabilité, le diptyque remet le corps au cœur de la différence.
C’est d’ailleurs précisément parce que la différence est fondée sur le corps qu’on parle souvent de « minorité visible ». Si, aujourd’hui en France, le débat sur la différence a nettement pris un tour racial, d’autres minorités existent, à commencer par les handicapés, « minoritaires du minoritaire », d’après Jérôme Bel : cette différence-là est rarement désignée de manière claire.
Dans Disabled Theater, Jérôme Bel demande ainsi aux acteur du Theater Hora de nommer leur différence : on entend entre autres « j’ai un chromosome de plus que vous », « j’ai une difficulté à apprendre », « je suis plus lente », « j’ai commencé à parler à quatre ans » mais aussi « je suis un putain de mongo » ou « j’ai la trisomie 21. Je suis désolée ».
On voit que la différence est nommée à partir d’une particularité physique, mais aussi qu’une personne différente se trouve désolée de l’être : le spectacle en dit alors peut-être plus long sur notre perception de la différence que sur le handicap lui-même. Dans la conversation à l’École d’art du 16 juillet, Éric Vautrin déclarait que le spectacle parle plus de nous que d’eux : comment perçoit-on le handicap ? Quel est notre rapport à la différence ? On en revient à l’étymologie du monstre, qui vient du verbe « montrer » : ce que nous voyons sur scène est le miroir de nous-mêmes, et le spectacle pose un problème qu’il ne résout pas.
Si Jérôme Bel estime que les handicapés sont le minoritaire du minoritaire, c’est aussi parce qu’il y a pluralité des positions minoritaires. Ainsi Steven Cohen, présent dans cette édition 2012 avec Sans titre et Le Berceau de l’humanité, se définit-il comme juif, homosexuel et sud-africain. D’après Éric Fassin, il montre ainsi que les personnes ne sont pas par nature dominantes ou dominées mais que le processus de domination est complexe : majoritaire d’un côté (blanc en Afrique du Sud), Steven Cohen est minoritaire de l’autre (homosexuel et juif) : fait-il partie du « nous » ou du « eux » ? À la fois victime et vainqueur, Steven Cohen nous présente son corps entravé et met les spectateurs du mauvais côté de la frontière : sous le plateau de la Cour d’honneur du Palais des papes, parmi les rats et l’humidité, le public se retrouve aussi dans le « eux », ceux qu’on a parqués dans la cave.
Posant la question de la définition du minoritaire, Sans titre montre aussi combien un contexte change la signification d’un élément. On accuse souvent les sciences sociales d’être relativistes, c’est-à-dire d’estimer que tout se vaut. Françoise Héritier explique pourtant très clairement qu’un relativisme de méthode, qui consiste à considérer chaque culture dans un contexte donné, n’empêche pas d’accéder à l’universel. Rechercher ce qui est commun à toutes les cultures nécessite d’abord d’en isoler les différences : de même qu’un individu ne peut pas se penser tout seul, la culture ne peut être pensée que par rapport aux autres. Il s’agit ainsi de révéler la singularité de chaque culture dans son contexte, pour toucher à l’universel.
D’après Sophie Klimis, c’est d’ailleurs exactement ce processus qui est à l’œuvre dans Disabled Theater, qui révèle l’individualité de chaque acteur : en quittant la stigmatisation d’un groupe (les handicapés mentaux), on va vers le singulier qui nous permet de toucher l’humain, donc l’universel.
Avec Tragédie, Olivier Dubois fait précisément apparaître cette humanité universelle : tous entièrement nus, appartenant à un même ensemble où s’inscrivent des variations singulières, les danseurs nous laissent entrevoir une sensation du monde. Un monde où les disparités de genres et d’identité s’effacent pour révéler une humanité brute et débordante qui tient à la fois de la bataille et de la fusion : comment parvenir à vivre ensemble ?
Les sciences sociales se positionnent donc toujours dans un contexte, montrant combien une culture s’incarne dans une société donnée : un même élément peut alors revêtir une nouvelle signification dans une situation différente. On le voit dans Sans titre de Steven Cohen, où l’Afrique du Sud de l’apartheid est reliée à l’Allemagne nazie : des Juifs, qui avaient fui en Afrique du Sud les persécutions connues en Europe, se retrouvent ainsi complices d’un autre système de persécution. Ils passent ainsi d’un groupe à l’autre, du « eux » au « nous ».
C’est également très visible dans Los Santos Innocentes de Heidi et Rolf Abderhalden. Le spectacle évoque un rituel carnavalesque du village de Guapi en Colombie : tous les ans, on commémore le massacre des Innocents relaté dans la Bible en permettant à des hommes noirs déguisés en femmes de fouetter les gens croisés dans la rue, considérés comme des innocents. Instituée sous l’esclavage, cette fête permettait à des Noirs de fouetter des Blancs, et donc de renverser l’ordre des choses le temps d’une journée : une histoire biblique prend ainsi un sens différent sous un autre contexte, celui de l’esclavage. Une troisième signification se crée avec la situation actuelle, la Colombie étant déchirée par une quasi guerre civile : des forces paramilitaires profitent de cette commémoration du massacre des Innocents pour exterminer des civils. Un même événement, parce qu’il contient trois couches historiques, change ainsi de signification selon le contexte. Pour reprendre la métaphore de Françoise Héritier, il s’agit d’un nouveau jet de mikado.
Françoise Héritier a en effet utilisé la métaphore du mikado pour expliquer le travail des sciences sociales : chaque bâtonnet pourrait représenter un item (un type d’agriculture, une façon de se vêtir, une façon de manger...). En lançant un jeu de bâtonnets, vous obtenez un ensemble où chaque bâtonnet touche les autres à un endroit précis : cet ensemble, c’est une culture. Si vous jetez à nouveau le jeu de bâtonnets, vous obtiendrez un ensemble très différent du premier, mais fait avec les mêmes éléments. Le but du chercheur est de sortir les bâtonnets un par un, sans ébranler l’ensemble, de déterminer pourquoi certaines données ne peuvent pas coexister entre elles et pourquoi certaines figures sont impossibles à réaliser (impossible, en lançant le mikado, d’obtenir un tipi par exemple).
Sidi Larbi Cherkaoui se pose une question similaire avec Puz/zle : dans ce monde constitué de cultures et de langues différentes, comment remettre ensemble les pièces du puzzle et comment chacun peut-il trouver sa place pour arriver à vivre ensemble ? Nous ferions bien partie d’un tout conçu pour s’assembler sans heurts.
Le bâtonnet du mikado est littéralement présent chez Josef Nadj dans Atem. Le Souffle : partant d’un signe commun aux deux danseurs, un bâton, le spectacle s’est construit autour de cet objet qui était à la fois un lien et un obstacle entre eux. Comment faire un geste l’un vers l’autre s’il y a quelque chose entre nous ? En utilisant précisément la barrière comme un intermédiaire. Le bâton devient ainsi l’axe du monde qui guide les deux danseurs, le chemin qui leur permet d’avancer ensemble pour réduire l’espace entre eux.
Si Josef Nadj cherche la rencontre, l’altérité est souvent dévalorisée : ce qui est autre est perçu comme mauvais, parce que ce l’on ne connaît pas fait toujours peur. Sandrine Buring et Stéphane Olry ont choisi un titre de spectacle qui résume ce sentiment : Hic Sunt Leones signifie en latin « Ici sont les lions » et désignait sur les cartes les contrées encore inconnues (l’on trouve aussi l’expression plus éloquente « Hic Sunt Dracones », ici sont les dragons).
Françoise Héritier explique ainsi qu’il existe certaines constantes dans le fonctionnement des sociétés, à commencer par la nécessité de faire confiance à ses proches pour pouvoir dormir tranquille. L’on fait d’abord confiance aux personnes dont on partage le même sang, donc qui nous ressemblent. Les personnes qui ne sont pas de notre famille ou, par extension, pas du même territoire, sont considérées comme étrangères et donc dignes de méfiance. C’est ainsi que le mal qui frappe une société est souvent attribué aux étrangers, forcément considérés comme des prédateurs : lors de l’apparition du SIDA par exemple, les Nord-Américains ont d’abord attribué l’origine de l’épidémie aux Haïtiens !...
Christian Rizzo l’exprime pourtant bien dans le titre de son spectacle, C’est l’oeil que tu protèges qui sera perforé : c’est en se retranchant derrière une armure qu’on risque de se faire le plus mal. Pour Christian Rizzo, on a au contraire tout à gagner à se fragiliser en s’ouvrant sur l’extérieur.
Le repli sur soi et le rejet de l’altérité sont-ils une condition de survie ? C’est en tout cas la thèse des partis d’extrême-droite. D’après Françoise Héritier, la majeure partie des sociétés se désigne d’un mot qui, en leur langue, signifie « nous les humains » : nous sommes les humains, eux ne le sont pas. Considérer sa propre culture comme supérieure serait donc un trait commun à beaucoup de sociétés : c’est en tout cas ce qui a justifié le colonialisme et ce qui anime certains discours politiques aujourd’hui en Europe.
De colonialisme il est forcément question dans Very Wetr ! de Régine Chopinot et Umuissi Hnamano, où Kanaks et Français de métropole se rencontrent pour un spectacle. D’après Éric Vautrin, Régine Chopinot et la troupe kanake du Wetr se rencontrent parce qu’ils font la même chose et créent un spectacle où l’hybridation entre cultures est permanente. Le spectacle a cependant soulevé des réactions négatives, des spectateurs estimant aussi que Very Wetr ! révélait notre inconscient colonialiste et que la collaboration entre artistes ne se faisait pas à égalité : l’histoire coloniale est encore présente en France et les discours sur la supériorité de la civilisation occidentale de certaines personnalités politiques la réactivent constamment. Nous parlions plus haut de l’importance du contexte : même s’il aurait sans doute aimé y échapper, Very Wetr ! s’inscrit nécessairement dans un temps et un pays donné.
Taxer Very Wetr ! de néocolonialisme pose un autre problème, en mettant en cause le libre-arbitre des membres de la troupe kanake du Wetr. C’est particulièrement visible dans la question du féminisme : beaucoup de femmes ont elles-mêmes intériorisé la domination masculine et la reproduisent ; être femme ne signifie pas être féministe. Pour Éric Fassin, chaque personne est un sujet politique qui pense. La domination peut cependant se perpétuer via les structures de pouvoir : il ne s’agit pas seulement de différences culturelles, mais bien de hiérarchies organisées par la société. À partir de stéréotypes, le système politique se construit selon un ordre injuste fondé sur la différence : de différent, on passe à inégal.
Cette question traverse également la sphère intime : Pierre Bourdieu avait conclu sa Domination masculine en présentant l’amour comme une pause dans les rapports de domination ; les sujets deviendraient apolitiques pour s’aimer et se désirer en oubliant les rapports de domination dans la parenthèse enchantée du couple. Éric Fassin et Françoise Héritier ne souscrivent pas à cette hypothèse, estimant que les sujets restent des sujets politiques dans leurs rapports amoureux et érotiques.
L’indépendance de l’individu dans une relation d’amour est au cœur de Conte d’amour de Markus Öhrn, où l’amour crée un désir de possession qui nie l’autre comme sujet. Désirant garder l’autre pour soi, le personnage du père de Conte d’amour exprime un délire de toute-puissance qui avilit autrui en prétendant prendre soin de lui. Le malaise s’installe rapidement et l’on voit à l’œuvre une relation malsaine où l’amour se transforme en pouvoir oppressant.
Le couple et la séduction supposent-ils nécessairement un rapport de domination ? Pour Éric Fassin et Françoise Héritier, rétablir l’égalité dans le couple permet au contraire de l’installer dans une séduction permanente qui le garderait vivant. Dans une perspective féministe, la question de l’égalité deviendrait la matière même de la relation amoureuse, la liberté de l’autre devenant précisément ce qui est désirable.
Cet article devrait être complété après les représentations de Tragédie d’Olivier Dubois.
(1) Traduction approximative : Frappez-moi, haïssez-moi / Vous ne me briserez jamais / Désirez-moi, excitez-moi / Vous ne m’aurez jamais / Emprisonnez-moi, traînez-moi en justice / Tout le monde le fait / Frappez-moi, combattez-moi / Ne me définissez pas comme blanc ou noir / Tout ce que j’ai à dire / C’est qu’ils s’en foutent vraiment de nous